Skip to content

Perles de la musique ambiante

11 décembre 2012

Eno - Ambient 1On attribue généralement la paternité de la musique d’ambiance à Brian Eno qui au fil des ans en a produit un inventaire impressionnant. Mais comme Eno l’affirme lui-même sur la pochette intérieure de l’album Ambient 1 (paru en 1978), il n’a fait que remettre au goût du jour un concept qui existait dans les années 1950. En effet, la compagnie Muzak vendait et diffusait de la musique d’ambiance conçue pour les places publiques et les centres d’achat, ce qu’on appelle de la musique d’ascenseur. J’ai étiré le concept pour y inclure des musiques générant des atmosphères particulières, ce qui est fidèle à la philosophie de Brian Eno : « My intention is to produce original pieces for particular times and situations with a view to building up […] a catalogue of environnement music suited for a wide variety of moods and atmospheres. »[1]

Kraftwerk – Kraftwerk II [1972]

Le groupe allemand Kraftwerk est connu pour ses albums qui ont révolutionné la musique pop au tournant des années 1970-80. Sorti en 1974, Autobahn fut le 1er album pop de musique entièrement électronique. Mais Kraftwerk avait avant ça produit trois perles qui font partie de la musique d’avant-garde.

Kraftwerk 2

L’album Kraftwerk II s’ouvre avec Kling Klang, une pièce de plus de 17 minutes. Ça commence avec des percussions jouées de façon aléatoire qui évoquent un peu les sons qu’on pourrait entendre dans une gigantesque horloge. À 1:53 débute une rythmique douce accompagnée d’instruments acoustiques. À mesure que progresse le morceau, le tempo augmente de façon si subtile que c’est indétectable. Et puis le tempo ralentit brusquement, ce qui crée un extraordinaire effet de décélération. La première fois que j’ai entendu ça, j’ai eu un mouvement de recul tellement ça m’a fait perdre mes repères. Le tempo change ainsi tout au long de la pièce. En fait, les musiciens ont utilisé une boîte à rythmes déréglée et suivent le tempo imposé par la machine. Ça semble anodin aujourd’hui mais à l’époque certains chroniqueurs de musique ont été jusqu’à dire que Kraftwerk était la mort de la musique. Intéressant comme les perceptions évoluent avec le temps. À 10:56, le tempo s’arrête et on entend une flute jouée de façon planante. À 14:18 débute la dernière partie de la pièce qui ressemble davantage au son krautrock des groupes allemands de l’époque, mais avec une boîte à rythmes en guises de percussions et des sons de violon à travers ça. Le reste du disque est constitué de pièces ambiantes construites à partir de sons qui rappellent la musique industrielle. C’est moins intéressant mais l’abum en vaut la peine rien que pour la pièce Kling Klang.

Klaus Schulze - TimewindKlaus Schulze – Timewind [1975]

La pochette de Timewind est assez réussie avec trois personnages qui rappellent un peu les créatures fantasmagoriques de Dali. Ça donne le ton. Timewind est constitué de deux longues compositions qui durent une face entière de disque chacune, ce qui était relativement nouveau à l’époque. Bayreuth Return est une longue pièce planante ciselée de dentelle électronique avec des paysages acoustiques sculptés dans la matière sonore. Ça commence avec le son du vent et ça se développe lentement avec une rythmique séquencée qui évolue de façon sublime. Vers la fin, tout ce qu’on vient d’entendre s’additionne et on est comme submergé par la qualité de la composition, mais attention à l’atterrissage… Alors qu’on plane depuis presque une demi-heure, un son  dissonnant déchire notre quiétude, tel un accident intergalactique et ça laisse une bien curieuse impression. La seconde pièce Wahnfried 1883 est un long mood éthéré, tristounet et sans rythme. Mais le disque en vaut largement la peine pour la première pièce.

Dr. Philter Banx – insertion in middle C [1975]

Dr. Philter Banx est un obscur groupe progressif canadien. Au bas de la pochette, on peut lire : Scientifically programmed for intimate couples. La table est mise. La première pièce, High heels and mirrored thighs, dure plus de 17 minutes. Elle commence avec du piano dans l’écho et enchaîne avec du rock endiablé où l’on distingue une choriste qui semble perdue dans les limbes. Ça évolue peu à peu vers une musique de plus en plus électronique. À partir de 4:55, d’étonnants sons de synthétiseur se faufilent à travers le tempo et on est alors dans le progressif. Toute la pièce est truffée de sons électroniques savamment construits. À 7:46, des sons d’oiseaux survolent la musique jusqu’à ce qu’une voix féminine dise Bricks and leather. On replonge alors dans le tempo rock du début mais avec un genre de percussion électronique cette fois-ci. Vers 11:27 le tempo ralenti et ça se transforme en ambiant électro-acoustique jusqu’à la fin.

Dr. Philter Banx

Le second morceau s’intitule Love pulse et dure plus de 16 minutes. Ça commence avec des sons électroniques qui semblent joués de façon aléatoire, auxquels s’ajoute une couche de sons faits au synthétiseur, puis un arpégiateur génère un tempo. Dès lors, l’atmosphère est feutrée et surréaliste. D’autres couches de sons électroniques émanent progressivement de cette curieuse atmosphère. Et aussi des sons ralentis de respirations réunis dans un montage où ils se superposent les uns aux autres. Cette construction électro-acoustique évolue de façon organique et majestueuse jusqu’à ce que d’autres sons spectaculaires la traversent et que de la voix humaine se manifeste. On entend des sons hachurés d’orgasmes apparaître et disparaître, comme s’ils étaient séquencés au sein de cette orgie sonore. Petit à petit, le tempo des voix augmente et s’amorce alors un genre de montage « électro-humain » dont le creschendo est atteint à 14:43. Un pur chef-d’œuvre!

Jean-Michel Jarre – Oxygène [1977]

J’ai reçu cet album en cadeau quand j’avais 14 ans. La pochette m’avait fait une curieuse impression. On voyait un crâne sous la croûte terrestre. J’ai écouté le disque deux ou trois fois sans vraiment accrocher. Avec ses nappes de sons synthétiques, Oxygene ne ressemblait à rien de ce que j’avais entendu. Ce n’est que deux ou trois années plus tard que j’ai réellement su l’apprécier.

Jean-Michel Jarre - Oxygene

Oxygene possède une palette de textures rarement égalée et les compositions sont de bonne qualité. C’est un album de nuit, ses climats insolites convenant mieux à l’obscurité. On n’a qu’à fermer les yeux pour se laisser emporter par cette musique puissante en terme d’évocation. Les pièces se fondent l’une dans l’autre à l’aide de sons synthétiques de vagues. Les meilleures sont Oxygene part II un long groove planant parmi les meileurs que j’ai entendus et Oxygene part IV, une pièce pop assez réussie. Dans la suivante, Oxygene part V, Jarre accélère le tempo sans arriver à un résultat très convaincant. L’album recèle certains passages à la limite du quétaine, surtout sur le second côté, mais la production est impeccable et c’est étonnant de voir que ce disque tient la route, du moins en termes sonores. Jarre en a produit d’autres mais aucun de comparable sur le plan de l’innovation et de la qualité musicale.

Richard Pinhas – Chronolyse [1978]

Richard Pinhas fut le guitariste et membre fondateur de Heldon, groupe progressif français porté sur l’expérimentation électronique. Pinhas a ensuite débuté une carrière solo et produit quelques albums intéressants.

Richard Pinhas - Chronolyse lp cover

Sur la face A de l’album Chronolyse, les arpégiateurs sont utilisés de façon obsessionnelle et ça transmet parfaitement la transe. Ce côté regroupe les pièces Variations 1 à 7 sur le thème de Bene Gesseri, un long hommage au livre Dune de Frank Herbert. De pièce en pièce, on est emporté dans des paysages sonores planants et riches. Avec ses textures à la fois hypnotiques et contrastées, cette face conviendrait effectivement à un film de science fiction. Le second côté s’intitule Paul Atreide, autre référence à Dune. Il s’agit d’une longue composition progressive qui sonne rock. Les autres albums valables de Pinhas sont Rhizosphere [1978], assez proche de Chronolyse mais avec un son plus industriel, East-West [1980] et Iceland [1980]. Ces albums ne sont jamais entièrement ambiants, sauf Rhizosphere mais on y trouve toujours de ces petites pièces ambiantes frisant parfois le génie. Plusieurs albums du groupe Heldon sont aussi valables.

Jon Hassle/Brian Eno – Possible music [1980]

L’apport de Brian Eno à la musique ambiante est tel qu’il mériterait un article à lui seul. Musicien britannique ayant d’abord flirté avec le rock (Roxy Music), Eno a passé beaucoup de temps à faire de la recherche, ce qui l’a mené dans les années 1970 à séjourner en Allemagne où il a découvert qu’on pouvait utiliser le studio d’enregistrement comme instrument de musique, un concept développé par l’ingénieur du son Conrad Plank qui fut le producteur de Kraftwerk et du groupe allemand Cluster avec qui Eno collabora. Fort de ses découvertes, Eno développe par la suite la notion de musique d’ambiance. Ses oeuvres majeures dans cette catégorie sont : Ambient Music 1-2-3-4, Music for film et Another Green World.

Jon Hassell & Brian Eno — Possible-Musics

Eno a collaboré avec une myriade de musiciens qu’il a contribué à sortir de l’ombre. Une de ses collaborations les plus intéressantes est Possible Music, un disque produit avec Jon Hassle, un magicien des flûtes enchantées. Possible Music est une rencontre d’atmosphères se situant entre le rêve et l’éveil, là où tout est possible. C’est un disque à la fois mystèrieux et inspirant. La pièce Charm (over Burundi Cloud) dure toute une face de disque, soit plus de 22 minutes. La flûte y joue pratiquement le rôle de voix humaine ; elle s’élance en de longues et puissantes complaintes feutrées. Un pur ravissement d’autant plus que le disque est bon en entier.

Andreas Vollenweider – White winds [1984]

Bien qu’il réfute cette appellation, Andreas Vollenweider est le compositeur new age le plus connu. Il faut dire qu’il est un des rares musiciens à avoir été simultanément dans le palmarès des meilleurs vendeurs pop, jazz et classique.

Vollenweider - White Winds

White Wind est un album construit tout en nuances. Les deux premières pièces forment une longue introduction à la pièce maîtresse du disque, The Glass Hall, qui débute avec des flûtes et qui est parsemée de mélodies lumineuses et envoûtantes. La musique de Vollenweider est saturée de trouvailles et ciselée d’harmonies grandioses qui ont un effet direct sur la psyché de l’auditeur. Vollenweider est presque un thérapeute de l’âme. À petite dose, l’effet est puissant. Les transitions entre les pièces sont particulièrement réussies et donnent l’impression d’être dans un long paysage sonore. C’est une musique à écouter le matin quand le soleil entre par les fenêtre. Si vous aimez le genre, je vous conseille aussi les albums Behind the garden-behind the wall-under the tree, Caverna Magica, Down to the moon, et Dancing with the lion.

Vangelis – Invisible connections [1985]

Brillant compositeur de musiques de film, Vangelis est aussi un des premiers à avoir compris l’importance des ambiances dans la musique. Son œuvre est monumentale et plusieurs disques mériteraient de figurer ici.

vangelis-invisible_connections-front

Invisible connections ne reflète pas le reste de son œuvre. Je l’ai choisi parce qu’on n’y trouve aucune considération commerciale, contrairement à ses autres disques qui recèlent tous un hit ou un thème accrocheur. Invisible connections est d’ailleur son seul disque sur la prestigieuse étiquette Deutsche Grammophon. Ce disque est divisé en trois parties. La première, Invisible connection, dure plus de 18 minutes. Elle est remplie d’orchestrations surprenantes qui créent des ambiances insolites et favorisent l’introspection, à écouter de préférence la nuit. Mon passage favori débute à 8:43. C’est une pure évocation de l’espace intersidéral. Le silence entre les notes crée une fabuleuse sensation de puissance. Arriver à un tel résultat avec aussi peu de sons est un acte de génie.

Plusieurs autres disques de Vangelis en valent la peine : Heaven and Hell, Opera sauvage, Soil Festivities, Direct, 1492 : Conquest of paradise et Blade Runner. On trouve aussi des perles ambiantes sur des albums non cités ici.

Art of Noise – The Ambient Collection [1990]

Au cours des années 1980, Art of Noise a produit trois albums qui eurent un impact considérable sur l’esthétique qu’allait prendre la musique électronique des années 1990. L’esthétique du groupe est basée sur une utilisation ingénieuse du sampler, un instrument relativement nouveau à l’époque.

Art of Noise - the ambient collection

The Ambient Collection est une compile de leurs meilleurs morceaux ambiants. La 1re pièce de résistance est Crusoe, une magnifique pièce douce et feutrée tirée du superbe album In No Sense? Nonsense! [1987]. La suivante, Island, est une ballade romantique tirée du décevant Below the waste [1989]. Ensuite c’est Camillia, tirée de In Visible Silence [1986], une pièce sublime avec des arrangements sonores minimalistes mais efficaces. Le dernier gros morceau s’intitule Art of Love. Il s’agit d’un remix de la pièce Moment in Love parue sur l’album Who’s afraid of the Art of Noise? [1984], leur chef-d’œuvre. Ce remix n’est pas mauvais mais il aurait été plus judicieux de mettre la version d’origine et c’est là le seul oubli notable de cette compile. Le reste du disque est constitué des meilleurs passages ambiants des albums mentionnés plus haut.

Mixmaster Morris/Pete Namlook – Dreamfish [1993]

J’ai été estomaqué par la qualité et la diversité des albums ambiants qui sortaient au début des années 1990 mais peu d’entre eux m’ont impressionné comme Dreamfish.

dreamfishDreamfish est un album saturé de textures veloutées enveloppantes comme de la soie. La première pièce School of fish est légère, douce et agréable. Un pur bonheur qui dure plus de 18 minutes. Dans la seconde, Hymn, on plonge dans les profondeurs de l’océan où l’on risque de rencontrer ces créatures aux formes terrifiantes, des créatures n’ayant jamais vu la lumière du jour. Hymn est dotée d’une énergie sombre où filtre ici et là un filet de lumière qui permet de reprendre son souffle. Cette longue pièce s’insinue peu à peu pour nous donner des frissons et ce pour plus de 28 minutes. Dans la troisième pièce, Fishology, le registre émotionnel change. On est au neutre et on en a besoin après le formidable voyage qu’on vient de faire. Lentement on remonte vers la surface, en faisant de nombreux paliers de décompression. Dans la dernière pièce, Underwater, il ne semble pas se passer grand-chose. C’est un peu comme si on arrivait sur le rivage, épuisé par cette odyssée. Dreamfish est un album à écouter la nuit quand on veut frayer avec des univers étranges.

Banco de Gaia – Last train to Lhasa [1995]

Last Train to Lhasa est un double CD dénonçant l’occupation du Tibet par la Chine. Il s’agit de musique ambiante et progressive très fignolée avec nombre de samples à saveur ethnique.

Banco de Gaia - last train to Lhasa

Le 1er CD alterne entre des pièces rythmées et d’autres plus ambiantes et feutrées. Personnellement je préfère les pièces plus ambiantes. China débute avec une fable racontant l’histoire d’un fermier qui décide de déplacer une montagne. Un genre de guitare asiatique s’insère ensuite puis la rythmique embarque subtilement jusqu’à ce que ça démarre. Amber est plus rythmée et possède une consonnance et des voix à saveur ethnique. 887 (Structure) est un long morceau planant de 14 minutes qui se construit progressivement avec des arpégiateurs et des sons d’ambiance. Vers 10:43, tout prend son sens lorsque la mélodie arrive et on décolle carrément. Kincajou (Duck Asteroid) [sur le second CD] est une longue pièce ambiante de 36 minutes qui débute avec un arpégiateur et qui évoque l’espace. Cette pièce fait une synthèse de tout ce qu’on a entendu auparavant et rappelle les longues pièces ambiantes de The Orb, autre groupe phare de la vague techno ambiant.

 


[1] Mon intention est de produire des pièces originales pour des moments et des situations particulières dans le but de constituter […] un catalogue de musique environnementale adapté à une grande variété d’ambiances et d’atmosphères.

 

Publicités
4 commentaires
  1. Frédéric Monast permalink

    Très bon choix, belle recherche Alain. C’est toujours un plaisir que de te lire. J’apprécie ton blogue.

  2. s’il n’est pas un précurseur du genre, Aphex et ses ambiant works ( composé à l’âge adolescent) a
    contribué à l’émancipation de l’electronica

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :