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Perles de la musique bizarre

3 janvier 2013

Duck StabPour survivre à l’océan de merde pop qui se déverse sans arrêt à la radio, il faut parfois écouter des trucs un peu plus complexes, je veux dire de la musique plus difficile d’approche, mais qui une fois apprivoisée nous amène où l’on n’aurait jamais pensé aller en termes émotifs. De temps en temps, j’ai besoin d’écouter ce genre de musique. Ça me calme. Voici quelques classiques de cette musique souvent hermétique à première écoute. (cliquez ici pour entendre un échantillon de la musique mentionnée.)

The Residents – Duck Stab! [1978]

The Residents est un des groupes les plus bizarres de l’histoire de la musique pop. Méprisant toute forme de convention, ces autodidates ont produit une quantité phénoménale de musiques bizarres, de vidéos étonnants et de projets parallèles. Leur univers créatif mériterait au moins un livre.

buster and glen

J’ai choisi cet album parce c’est l’un des plus accessibles de leur répertoire. Duck Stab regroupe deux projets. Le côté A combine les pièce de Duck Stab et le côté B celles de Buster & Glen, d’où la double couverture (format vinyle). Constantinople ouvre l’album. C’est une pièce légère et drôle. La seconde, Sinister exaggerator, est si tragique qu’elle en est géniale. Blue Rosebuds est une pièce avec l’atmosphère insolite d’un rêve et dotée d’une construction très intéressante. The Laughing song utilise le rire dans son couplet. Birthday boy est une version disjonctée de ce classique. Hello Skinny est une superbe pièce oscillant entre l’insolite et le grandiose. Ça se termine avec the Electrocutioner où un savant montage évoque l’électrocution. On retrouve sur cet album le langage musical particulier des Residents mais son dosage est subtil d’où la possibilité de l’apprivoiser plus facilement. Les arrangements sont à la fois audacieux et grotesques, et l’équilibre entre les deux est génial. Quelques discrètes interventions de synthétiseur ajoutent à l’aspect bizarroïde. Le traitement des voix est soigné et, même si c’est toujours le même type qui s’adresse à nous, on ne peut arriver à un effet de proximité en raison du traitement vocal qui nous le rend étranger. De nombreuses mises en scène dadaesques aux sein des pièces les libèrent du carcan de la musique pop et les rapprochent du théâtre.

Les Residents ont produit une avalanche de musique expérimentale. Parmi leurs réussites, mentionnons Meet the Residents, Third Reich and Roll, Not available, Fingerprince, Eskimo, Commercial album et Mark of the Mole.

Hybrid Kids : Classic mutants [1979]

Morgan Fisher est un des plus curieux personnages de la scène post-punk britannique. Ex-membre de Mott and the Hooples, Fisher lance son label, Pipe record, et produit quelques perles obscures dont les Hybrid Kids. Classic mutants a l’aspect d’une compile mais tous les groupes sont en fait constitués de Fisher accompagné d’amis musiciens dont Jah Wobble de PIL.

Hybrid Kids - Classic mutantsÇa débute avec Mc Arthur park, un genre de ska bizarre. Ensuite, on a une version chipmunk de God Save the Queen. Le contraste entre les paroles de John Lydon et le ton délirant nous fait rapidement comprendre qu’on nage en pleine dérision. Catch a falling start est une version industrio-punk d’une pièce de Perri Como qui se retournerait dans sa tombe en entendant ça. Fisher reprend ensuite Fever, un classique des années 1950, en y ajoutant une touche acide. La chanson est juste assez travestie pour la rendre sympathique. Save your kisses for me est la chanson qui a gagné le concours Eurovion en 1976. Fisher y ajoute une extraordinaire piste de guitare électrique et enchaîne avec des chants bavarois, le tout exécuté avec une maîtrise qui dévoile l’ampleur de son talent musical. Le classique de Rod Stewart, D’ya think I’m sexy, est refait en version industrielle très convainquante. On a ensuite une version collage de Get back des Beatles. La pièce est agrémentée d’extraits de la radio qui lui donnent une dimension existantielle. Something better change est une reprise des Stranglers avec une voix dépourvue de la virilité de la version d’origine. La pièce est truffée de sons provenant de la télé et se termine en musique d’ambiance! Fisher s’amuse aussi avec You’ve lost that loving feelin un classique des années 1960. À l’aide d’écho, de textures électroniques de jeux vidéo et même un violon, il lui donne une dimension punk. Take me I’m yours est une reprise du groupe britannique Squeeze. Traversée par de curieux sons de radio, cette longue pièce agonise lentement dans un environnement sonore ambiant et tragique. Le disque se termine en boucle, le signal sonore se poursuivant sur le sillon central (édition UK).

Morgan Fisher a fait deux autres disques sur le même registre dont Hybrid Kids Claws, une déconstruction géniale sur le thème de Noël et la fabuleuse compile Miniatures.

R. Stevie Moore – Delicate Tension [1979]

R. Stevie Moore est un pionnier du DIY. Dans les années 1970, ce musicien prolifique produisait chez lui des cassettes qu’il copiait et distribuait lui-même par l’entremise du R. Stevie Moore Cassette Club. Ses disques sont des compiles des meilleures pièces de ces cassettes. Adepte avant l’heure du lo-fi, Moore est un musicien inclassable qui joue de tous les instruments sur ses disques.

R Stevie Moore - Delicate Tension

Ça ouvre avec Cool daddio, du rock super bien fait doté d’une mélodie accrocheuse et de spoken word, une forme narrative qui est sa marque de commerce. Delicate tension est une ballade instrumentale saturée de guitare où l’on sent ses origines de Nashville. La pièce évolue lentement et nous fait entrevoir ses influences expérimentales. Schoolgirl est un genre de folk enfantin avec la voix douce de Moore qui semble se transformer en petit garçon. Ça enchaîne sur les chapeaux de roue avec Don’t blame the nigger, une pièce ambiguë dénonçant à la fois le racisme et ceux qui se moquent des disco. You are too far from me est une chanson d’amour où on le sent presque sur le point d’éclater. Moore chante et fausse dans cette composition grotesque et anarchique où l’on sent des influences progressives. Avec un son granuleux et un dropout au début, Oh Pat nous rappelle qu’il s’agit d’une production lo-fi. Ça enchaîne (sans pause) avec Apropos joe, une pièce caricaturale où Moore se paie la gueule des Ramones. Avec sa simple partition de piano, Funny child contraste avec la précédente. Ça se poursuit avec Norway, une superbe ballade qui raconte une histoire d’amour. Moore réussit l’improbable pari de faire des ballades sans que ce soit trop quétaine. This Wednesday raconte l’odyssée d’un type qui se demande naïvement ce qu’il va bien pouvoir faire quand sa blonde va passer le voir à la maison. Maladroit et naïf comme le reste de son répertoire. I go into your mind est une autre ballade à vous fendre le cœur mais avec une touche industrielle ici et là. Elle est interrompue par Horizontal hideway, une pièce qui rappelle le son bizarroïde des Hybrid Kids avec une voix accélée. Ça se termine avec Don’t let me go to the dog, une superbe pièce qui rappelle un peu l’album Ruben and the Jets de Frank Zappa. On sent d’ailleurs l’influence de Zappa tout au long de l’album.

Je n’ai pas fait le tour du gargantuesque catalogue de R. Stevie Moore (+ de 400 cassettes et CDR) mais je recommande l’excellente compile Everything you always wanted to know about R. Stevie Moore, Teenage spectacular, Glad Music et Phonography. À noter qu’il existe un CD remasterisé de Delicate Tension qui inclut 10 chansons supplémentaires dont les 3 fabuleuses pièces du EP Stance.

Snakefinger – Chewing hides the sound [1979]

Snakefinger, de son vrai nom John Philip Lithman, est un guitariste d’origine Britannique qui a vécu avec les Residents à la fin des années 1960. Il a par la suite collaboré à plusieurs de leurs albums et les a aussi accompagnés en tournée, notamment celle de 1986 que j’ai vue à Montréal. J’ai eu la chance de faire une entrevue avec lui à l’époque.

SnakefingerChewinghidesthesound

Chewing hides the sound est paru sur Ralph records, le label des Residents qui ont d’ailleurs fait l’album avec lui. Ça débute avec The Model, une chanson de Kraftwerk. Snakefinger y injecte juste assez de bizarrerie pour en faire une des meilleures reprises de ce classique. Kill the great raven est une pièce pop suffisamment tranformée pour en faire un anthem underground. En fait tout l’album est intéressant. On y retrouve l’ambiance des Residents mais dans un étonnant format pop. Les pièces se suivent et avant qu’on ait le temps de s’en apercevoir, on est transi par leurs atmosphères insolites et leurs mélodies particulières. Here comes the bums est une chanson presque surréaliste qui met en valeur la voix et la guitare de Snakefinger. Magic and ecstasy est une pièce instrumentale avec des relents de musique orientale déjantée. Picnic in the jungle est une pièce accrocheuse et légèrement bizarroïde. Cette collaboration entre Snakefinger et les Residents est fructueuse. Spécialiste du format pop, Snakefinger donne une structure à la musique et les Residents la complètent avec une production impeccable et des arrangements originaux, ce qui donne au disque une dimention quasi surréaliste. C’est accrocheur sans qu’on puisse s’y abandonner entièrement vu la bizarreté omniprésente. I love Mary est une autre pièce instrumentale à saveur ethnique dotée d’une superbe mélodie jouée au xylophone; comme si on se retrouvait soudain à l’autre bout du monde, dans un quartier de Bombay. Snakefinger a produit deux autres excellents disques sur Ralph records : Greener Postures et Manual of Error.

Throbbing Gristle : Greatest hits [1980]

En voyant la très sexy Cosey Fanny Tutti sur la pochette, on ne pourrait jamais se douter de ce qui est sur le disque. Heureusement une indication prévient l’auditeur : Entertainement Through Pain. Pionniers de la scène industrielle, Throbbing Gristle est sans contredit un des groupes les plus undergrounds de la planète. Leurs expérimentations, pas toujours sonores, leur ont valu nombre de démêlés avec la justice. Greatest hits est une compile de leurs «meilleurs» moments.

Throbbing Gristle

Dès la première pièce, Hamburger Lady, il est manifeste qu’on vient d’arriver dans un lieu profondément malsain qui pourrait fort bien être Hiroshima ou Nagasaki après l’attaque nucléaire. Cette ambiance désœuvrée fait dresser les poils sur les bras et les sons épars de guitares au loin n’améliorent en rien cette sensation de désolation. Ça enchaîne de façon presque surréaliste avec Hot on the Heels of Love, un genre d’électro élégant, sexy et upbeat. Avec Subhuman, on replonge dans le chaos et une terreur rarement égalée. Les paroles sont criées au milieu de ce bordel sonore que les initiés qualifieront de rock industriel. Ça enchaîne avec AB/7A, une pièce qui nous révèle la facette lumineuse de ce groupe obscur et qui rappelle certaines expérimentations sonores du français Richard Pinhas. Six Six Sixties, est un genre de noise et de spoken word pour le moins malsain. 20 Jazz Funk Great est un étrange mélange de disco sombre et d’électro-pop avec des trompettes qui se perdent dans l’écho. Tiab Girl est un cauchemar sonore à la fois pénible et fantastique qui pourrait convenir à plusieurs films de science fiction. United est une pièce satirique avec des paroles de chanson d’amour mais dans un enrobage industriel qui anéantit toute prétention au romantisme. What a Day est le délire verbal de quelqu’un qui se tape une journée de merde. Adrenalin est un genre d’électro-pop saturé de son électronique et d’effets sonores qui pourrait être qualifié de proto-techno. Venimeux et accrocheur.

Cabaret Voltaire : Voice of America [1980]

Autre pionnier de la scène industrielle, Cabaret Voltaire fut influencé par le courant dada, d’où son nom. Maître des manipulations de ruban magnétique, CV est un des groupes qui a inventé l’esthétique industrielle. En 1978, le groupe signe une entente avec Rough Trade et débute sa production de disques.

Cabaret Voltaire - Voice of America - large

La pièce éponyme débute avec un discours tiré d’un documentaire sur Woodstock où l’on entend un policier donner des indications à ses sbires pour contenir la foule de hippies. Ça enchaîne avec une rythmique électronique et des sons qui nous plongent dans un véritable film de science-fiction. L’atmosphère est métallique, étouffante et géniale. Premonition  nous scie les tympans. De nombreux sons apparaissent ici et là et donnent l’impression d’être dans une machine, d’autant plus que la rythmique est régulière, carrée et sèche comme une mécanique impitoyable. Pas grand-chose à comprendre aux voix artificielles qui émergent mais on se doute que c’est pas de bonne augure. This is entertainement débute avec un assourdissant son électronique et enchaîne avec un beat électronique rapide, grossier et brutal. La 1re fois que j’ai entendu ça, en 1981, j’ai eu l’impression d’entrer dans une autre dimension. C’est dire à quel point cette esthétique était révolutionnaire à l’époque. Obsession débute avec un riff de basse efficace auquel se superpose une superbe rythmique puis une guitare lointaine, le tout évoquant parfaitement le thème de la pièce. Des sons étranges surgissent ici et là et même si la production demeure granuleuse, tout fonctionne bien et on sent que CV est après trouver son son. Dans New from nowhere, le groupe joue avec les sons comme s’il ajustait les couleur d’une télé et ça peut donner mal au cœur. Message is received débute avec une percussion électronique qui éclate au ralenti. La rythmique enchaîne ensuite et on plonge dans un des meilleurs moments de ce disque opaque. Les idées sont resserrées et le son s’affute. Le mélange entre la machine et la voix humaine trafiquée est sublime. Le groove est parfaitement maitrisé et on finit par être hypnotisé par cette transe électonique.

Philippe Doray : Nouveaux modes industriels [1980]

Philippe Doray est un Français pour le moins obscur. On sait très peu de chose à son sujet à part qu’il a produit deux disques dont l’excellent Nouveaux modes industriels, paru sur le label non moins obscur Invisible record.

Philippe Doray - Nouveau modes industriels

Enregistré à Montpellier entre mai 1978 et janvier 1980, Nouveaux modes industriels est un album mythique tout en français. À elle seule la pochette a de quoi nous intriguer. On y voit le logo de la radioativité sur fond grisâtre presque métallique. Ça ne peut être plus clair ; il s’agit d’un disque dangereux. La pièce la plus géniale est Que dit le chef, un genre de funk industriel chanté en français mais bonne chance pour comprendre les paroles. Un traitement extraordinaire les rend presque inintelligibles, et c’est un peu dommage car elles ont de quoi surprendre (elles sont écrites sur la pochette intérieure). L’album est rempli d’expérimentations pas toujours heureuses mais toujours étonnantes. Et tous les instruments, même le sax, sont joués de façon à produire des paysages rugueux et brutaux. Certaines pièces instrumentales génèrent de curieux paysages musicaux, comme Musique pour résidences secondaires et Le petit hérisson jaune ; de l’industriel pure assez réussi. Page de magasine s’ouvre avec un superbe son qui glace le sang. Le texte fait allusion à un type assis sur une plage qui feuillette une revue porno et qui est sur le point de se masturber. C’est une des pièce les plus intéressantes que j’ai entendues sur ce thème et le texte est d’une poésie extraordinaire ; le tout avec les mouettes en arrière-plan sonore. Pas de service après vente est un long dub instrumental de Que dit le chef rempli d’une orgie de sons électro-acoustiques et discordants. Plus ça évolue, plus ça devient anarchique et déconstruit, comme si on avait voulu bousiller le hit de l’album. Nouveaux modes industriels est un disque rare que vous n’aurez sans doute jamais l’occasion d’entendre.

This Heat : Deceit [1981]

This Heat est un des groupes les plus étranges à avoir germé de la scène post-punk. Profondément touchés par l’émergence de la scène punk/industrielle, ces musiciens de formation tentèrent d’exprimer le no future à leur façon. Leur approche expérimentale rappelle celle des groupes krautrock allemands mais en plus virulente.

ThisHeatDeceit

Sur la pochette de Deceit, on voit un visage crier avec un nuage nucléaire et la drapeau US. Le verso est couvert d’une orgie de sigles faisant référence à la guerre et aux armes nucléaires. L’album entier est empreint d’une violente phobie de la guerre. Ça commence avec Sleep, une pièce douce à consonance tribale qui ironise sur le sommeil des citoyens qui dorment dans leur confort. Paper Hats est une pièce fabuleuse. Des cris alternent avec une guitare et une mélodie calmante, puis ça décolle dans un genre de fusion punk/industriel et on est transporté dans une ambiance post-nucléaire qui s’éteint doucement dans une symphonie de contre-temps. S.P.Q.R. fait référence à l’empire romain avec plusieurs paroles en italien. Cenograph est une longue pièce à consonance progressive et hypnotique sur le thème de l’histoire qui se répète. Shrink wrap reprend des éléments de Sleep mais cette fois-ci les paroles désignent les menteurs ; établissant ainsi un lien esthétique entre les dormeurs et les menteurs. Radio Prague est une pièce bruitiste ambiante qui ressemble davantage à leur 1er album et qui enchaîne avec Makeshift Swahili, un violent mélange industriel et progressif particulièrement déjanté et obscur. Independance est une pièce acoustique avec des tambours et de la flute où l’on distingue des références ironiques aux obligations gouvernementales. Il est difficile de savoir de quoi traite A new kind of water mais la musique est encore du côté progressif lourd. L’album se termine avec Hi Baku Sho, une pièce bruitiste ambiante où l’on entend une mouche voler et de l’harmonica, comme si on était en présence d’un soldat qui s’ennuie au front.

Der Plan : Normalette Surprise [1981]

L’esthétique de Der plan rappelle le côté déjanté des Residents mais avec une approche plus électronique. Digne successeurs des groupes krautrock, Der Plan incorpore toujours une bonne dose de bizarrerie dans sa musique. Der Plan a aussi lancé le label Ata Tak qui fut celui de plusieurs groupes allemands des années 1980.

Der PlanSur la pochette de Normalette Surprise, on voit un robot qui pêche dans le style visuel propre à Ata Tak. Le 1er côté du disque tourne à 45 rpm, pour une meilleure sonorité. Dès les premières notes, on constate que Der Plan possède sa propre sonorité, un curieux mélange industriel et surréaliste. Back to the atmosphere est une pièce sympatique et disjonctée qui nous fait rapidement comprendre que Der Plan ne se prend pas au sérieux. Le second côté tourne à 33 rpm et contient plus de morceaux. Renate possède une esthétique sonore qui évoque l’aspect aliénant de la société. L’album est parsemé de morceaux sombres qui alternent avec d’autres carrément naïfs, ce qui n’est pas sans rappeler les contrastes rencontrés sur certains disques des Residents. Mais Der Plan le fait d’une façon plus structurée, c’est-à-dire qu’on a toujours des morceaux bien définis. Dans Pausen Sassa, une petite pièce instrumentale, on retrouve une guitare qui rappelle celle de Snakefinger. Le groupe chante en allemand mais sur la pochette intérieure (disque vinyle), on a les paroles originales et la traduction en anglais. Kleine Schlager-Revue est un collage avec une orgie de sons et de dialogues allemands qui évoquent différentes époques de l’histoire allemande. I am a computer est une curieuse chanson avec la voix trafiquée d’un ordinateur qui dit qu’il est content, qu’il n’a pas de problème et qu’il ne veut pas être un humain… un sacré clin d’œil à l’album Computer World de Kraftwerk. Ça se termine avec Das Insekt, une pièce minimaliste et ironique sur le rôle des insectes dans la vie des hommes.

Der plan a produit de la bonne musique qui se retrouve sur des 45 tours rares et le problème est de trouver un disque avec toute leur bonne musique mais il existe un CD regroupant leurs deux premiers LP. C’est un bon début pour découvrir ce groupe pour le moins particulier.

Pyrolator : Ausland [1981]

Pyrolator est le nom des projets solo de Kurt Dahlke, un membre de Der Plan. Ausland (à l’étranger) rappelle un peu l’esprit surréaliste des Residents mais avec une touche new wave qui allège la musique.

pyrolator

Le disque s’ouvre avec Max, une pièce légère à la Der Plan qui enchaîne avec Die Haut der Frau (La peau de femme), une pièce un tantinet minimaliste. Dans Mein Hund, Pyrolator combine sons électroniques et acoustiques avec une rythmique à la limite du funk pour un son légèrement minimaliste. Gold & Silber est une pièce ensorcelante et feutrée avec une myriade de sons qui jaillissent ici et là. Avec Bacano Brothercito, on retombe dans le surréalisme avec des paroles en espagnols et un rythme qui swingue. Ce paysage musical est agrémenté de textures sonores qui donnent de la consistance à ce morceau au rythme endiablé. 180˚ est un genre de new wave à la DAF (Dahlke en fut l’un des fondateurs) mais plus minimaliste. La trame narrative est assurée par des cris et des sons d’orgasme qui s’insèrent dans le rythme et font progresser le morceau. Ça prépare le terrain pour le chef-d’œuvre du disque, True Love, un long collage truffé de succulents extraits de la télé dans un groove enrobant. Plusieurs extraits sonores abordent la vie après la vie et la drogue, le tout dans un extraordinaire montage hypnotique ponctué de sons électroniques. Ça se termine furieusement avec le son d’une locomotive à vapeur et ça enchaîne avec Studio Fatal, une superbe pièce qui débute avec une voix féminine a capella et qui enchaîne avec un autre morceau électronique minimaliste et une touche freejazz où une femme explique, en français, comment se servir d’un studio d’enregistrement. Ça se poursuit avec Cassiopeia X, une ambiance bruitiste qui donne une pause et permet de respirer. Le disque se termine avec Du bist so… ich träume (Tu es tellement … Je rêve), un morceau léger qui ressemble au reste du disque.

Pyrolator a produit un autre superbe disque, plus léger celui-ci, Wonderland. NOTE : mon commentaire s’applique à la version vinyle de Ausland. Le CD contient huit morceaux de plus pour une durée totale de 64 minutes.

Renaldo and the Loaf – Songs for swinging larvae [1981]

Renaldo and the Loaf est un groupe anglais découvert par les Residents et signé sur Ralph record. Hormis un goût prononcé pour la musique disjonctée, sa particularité est de se donner beaucoup de mal pour arriver à faire des sons étranges sans utiliser de synthétiseur, une démarche qui rappelle celle des pionniers de la musique électronique des années 1960.

D’abord, il faut souligner que la pochette est l’œuvre de Gary Panter qui a aussi fait des pochettes pour les Residents et Frank Zappa. Les premières notes de Songs for swinging larvae évoquent l’univers bizarroïde des Residents mais le son de Renaldo and the Loaf est plus minimaliste, plus percussif et la structure des pièces est plus proche du collage. Les expérimentations se suivent sans jamais ressembler à rien de ce qu’on a entendu mais rappellent la naïveté des Residents et de Jad Fair. En plus d’utiliser des instruments rares pour ce genre de musique —bouzouki, mandoline, carillon, bambou— Renaldo and the Loaf utilise des bandes accélérées, des sons joués à l’envers et des boucles sonores, des procédés nécessitant beaucoup de boulot. Pourquoi se fendre en quatre pour ne pas utiliser de synthé ? Mais pour avoir un son différent de tous ceux qui les utilisent pardieu ! Une des pièces intéressantes est Way’s to the cowboy’s conga, un mélange de rythmes amérindiens avec une superbe clarinette, le tout dans un enrobage naïf et un tantinet progressif qui culmine en une farfelue boucle sonore : Boum boum crash crash (sur l’édition américaine du vinyle, ça se poursuit sur le sillon central du disque). Il y a aussi Hats off, gentlemen! qui débute avec une boucle de piano à la Steve Reich à laquelle se superpose une myriade d’autres sons intéressants. Renaldo and the Loaf a aussi fait l’excellent Arabic yodeling, un disque plus homogène et Title in Limbo, une collaboration avec les Residents.

note : les pièces en brun sont dans le mix.

Je n’ai abordé ici que quelques groupes issus de la période post-punk mais il existe beaucoup d’autres compositeurs de musique «inaccessible». Bien sûr, on peut se demander à quoi ça sert de se farcir des trucs bizarres et «pas écoutables». Je me suis moi-même posé la question dans mon 1er livre, Accro vinyledont voici un extrait :

accro - bordure.jpeg

 «… Dans ce monde calculé, où jusqu’au moindre détail est réfléchi et mis en marché, le prévisible devient assassin. Nos atomes parcourent le même circuit et rêvent qu’au moins une fois l’un d’eux quitte sa trajectoire et en percute d’autres, générant une libération en chaîne. Écouter de la musique est une quête de liberté. Aller au-delà d’ici, maintenant. Quitter à jamais le morne quotidien. Fuir cette croûte terrestre. […] Quand je ne file pas, c’est que j’écoute trop de pop. Perdu dans l’anonymat des mélodies grand public, je sèche par en dedans. Ce lent poison me possède, m’enivre, me stérilise. Il faut rouvrir les plaies, sentir à nouveau la brûlure de l’air sur le sang frais. Vite ! un truc bizarroïde… Residents, Zappa, Varèse, n’importe quoi d’imprévisible qui laboure les neurones et remette le compteur à zéro. L’amertume n’arrive pas à suivre. Elle se perd dans un dédale gris clair. C’est comme rester sous l’eau pour éviter une mouche tenace. Ça marche toujours. Le tout est d’y rester assez longtemps.» [p. 199-201]

 

 

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8 commentaires
  1. Patrick permalink

    Je suis tout à fait d’accord avec la première phrase. Je sais ta prédilection pour la musique de cette époque, mais je ne peux m’empêcher de te signaler qu’il y a de nos jours une avalanche de groupes qui font de la musique expérimentale qui n’a absolument rien à envier à ces excellents groupes dont tu parles. Je me permets de te partager ces quelques liens qui te permettront d’en connaître quelques-uns si tu le désires:

    *pour le fan de R. Stevie Moore que tu es (il apparaît d’ailleurs dans le vidéo à quelques reprises), cette chanson d’Ariel Pink sur les USA post 9/11 est pour moi un chef-d’oeuvre:

    *The Caretaker, un groupe qui a développé une son de 78 tours synthétique. Sublime:

    *Replica du groupe Oneohtrix Point Never, un excellent album de micro samplings agrémentés d’un piano récurant et hypnotique. Mon album préféré de 2011:

    *RIP du groupe Actress, probablement le meilleur album expérimental-noise-électro de 2012. L’art de l’infiniment petit détail sonore. À écouter avec un casque:

    *Cette chanson du groupe californien Heavy Hawaii a une ambiance singulière qui m’hypnotise littéralement à chaque écoute:

    Et il y en a tellement d’autres!

    Patrick, ton ancien voisin du dessus!

  2. Je ne peux qu’être d’accord avec Patrick que je remercie au passage de m’avoir fait découvrir ces albums fort intéressants que je ne connaissais pas.

    Je digère ces jours-ci une nouveauté de Scott Walker dont vous avez entendu parler peut-être : Bish Bosch qui est très personnelle et très… expérimentale. Ça vaut absolument le détour pour les oreilles averties : http://youtu.be/PfrVuhD8maE

  3. Cela dit, les disques que tu proposes, Alain, méritent effectivement d’être cités, à part peut-être Deceit de This Heat qui m’avait pas mal déçu à l’époque. Il faudrait que je le réécoute en fait (j’ai encore le vinyle). Je compte bien jeté une oreille également du côté de Philippe Doray que je ne connais pas, du moins de nom.

  4. Et tant d’autres ! Glenn Branca, Wakewitch, une bonne partie du « krautrock* », david fenech, grimo (oui c des amis !), * : neu! amon düül II, can, faust… et puis heldon, etron fou lelouban, univers zéro, art zoyd, gong & daevid allen, vivenza, MAIS AUSSI bartok (piano, quatuors à corde), par exemple… bonne soirée… encore merci

    • je vois que nous avons beaucoup de goûts en commun… je suis moi-même amateur de Krautrock, (surtout les premiers Kraftwerk, Can et Faust) et j’adore aussi Heldon et Richard Pinhas (dont je parle dans mon article sur la musique ambiante).. J’aime bien aussi Étron Fou mais je me suis départi de Univers zéro et Art Zoyd que je jugeais excellents mais trop morbide… j’ai presque tous les GONG (connais-tu celui qui s’intitule «New York Gong»?)… je connais peu Bartok mais j’aime bien Edgar Verèse… au plaisir…

  5. Tardive réponse. Oui New York Gong avec l’équipe de Material si je me souviens bien (vu NYG en concert à Lyon, excellent). De fait, pour en rajouter une couche, la musique dite classique recèle bien des perles biscornues. Explorer. Question de temps, aussi. Encore merci.

  6. cordo permalink

    Enregistré à Montpellier entre mai 1978 et janvier 1980, Nouveaux modes industriels est un album mythique : désolé de vous contredire mais ce n’est pas à Montpellier mais à Montérolier ,dans une ferme, aux alentours de Rouen que ce vinyle a été enregistré

    • je viens de vérifier sur la pochette intérieure et vous avez raison… il faut dire que le texte est écrit dans une typo particulièrement petite… je vais mettre cette bévue sur le compte de ma vue qui baisse… merci d’avoir pris la peine de commenter…

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