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Perles de la musique fusion

26 février 2014

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À la fin des années 1960, beaucoup se tournent vers la pop et les grands jazzmen assistent, impuissants, à l’érosion de leur auditoire qui en a assez du free jazz.

Après avoir vu Sly and the Family Stone remplir le Madison Square Garden de NY plusieurs soirs d’affilée, Miles Davis décide de greffer des éléments rocks à sa musique —notamment la basse électrique— ce qui crée une commotion dans le jazz. Ça lui donnera un regain de vie, même si certains puristes ont sévèrement critiqué ce tournant vers la pop. Cliquez pour écouter un échantillon de la musique mentionnée.

Miles Davis – Bitches Brew [1970]

La musique de Bitches Brew est portée par une sacrée brochette de musiciens : Herbie Hancock, Joe Zawinul, John McLaughin, Wayne Shorter, Chick Corea, Lenny White, Dave Holland… Le résultat ? Bitches Brew est un des disques les plus vendus de l’histoire du jazz.

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«A tribute to Jack Johnson» est un autre chef-d’oeuvre fusion orienté vers le funk

Les pièces sont assez longues, deux d’entre elles occupent une face entière de disque. La première, Pharaoh’s dance, est un morceau peu rythmé d’où se dégage une atmosphère  inquiétante. Ce long passage nous permet de briser nos repères pour mieux savourer le chef-d’œuvre du disque : Bitches Brew.  Dotée d’une piste de basse particulièrement accrocheuse, cette pièce est un genre de funk à la fois planant et acide où la trompette de Miles jaillit au milieu d’éclats de percussions…  ça se calme… et puis ça repart… Où est-ce que ça s’en va ? Impossible à dire. Et c’est là le génie de Miles. On peut ressentir l’improvisation mais les musiciens sont si habiles qu’on n’est jamais perdu. Le rythme envoûtant se poursuit et Miles revient nous triturer les tripes avec sa trompette. Spanish Key est une pièce rythmée qui fait une belle place au piano. Des solos surgissent du rythme et chacun d’eux est d’une justesse impeccable. Miles Run the Voodoo Down est un groove plus lent au sein d’une structure assez complexe. C’est là une des différences entre funk et fusion. Alors que le funk rebondit sur un couplet qui lui sert de base, la musique fusion utilise le langage du jazz, plus ouvert et moins formaté. Sanctuary est une pièce plus ambiante, du moins au début. Elle se sature progressivement d’instruments avant de se calmer.

La plupart des musiciens qui ont joué sur ce disque ont ensuite fondé leur propre groupe. Ne serait-ce que pour cette raison, l’impact de Miles Davis sur le jazz fusion ne peut être exagéré. Parmi les autres disques fusion de Miles qui en valent la peine, mentionnons A tribute to Jack Johnson [1970], On the Corner [1972] et Agharta [1975].

Mahavishnu Orchestra – Inner Mountain Flame [1971]

Parmi les musiciens qui jouèrent sur Bitches Brew, John McLaughin fut un des premiers à fonder son groupe, le Mahavishnu Orchestra, avec une autre brochette de musiciens talentueux dont Billy Cobham, Jan Hammer et Jerry Goodman.

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Ça commence en lion avec Meetings of the spirit, une pièce résolument rock qui nous transporte dans une contrée à la fois tragique et d’une grande beauté esthétique. Il s’agit de rock de très haute voltige et d’une densité de plomb. La pièce suivante, Dawn, nous permet de reprendre notre souffle. Dans cette ballade, le violon est habilement complété par le piano électrique, puis la guitare électrique prend le relais et le tout évolue dans une composition rock agréable et bien balancée. The Noonward Race débute comme un coup de tonnerre. Au cas où ça ne serait pas clair, le Mahavishnu Orchestra entend faire du rock mais à la façon des meilleurs musiciens du monde, qui semblent ici en compétition les uns avec les autres pour déterminer un gagnant dans cette tempête de virtuosité. A Lotus on Irish Streams est une pièce sans percussion où guitare, violon et piano dansent ensemble pour créer le moment sentimental le plus intense du disque. Vital transformation reprend le filon rock avec un magma de guitare, batterie déchaînée, violon et autres instruments qui tentent de se frayer une place au sein de cette envolée musicale haute densité. The Dance of the Maya nous plonge dans un climat émotif intériorisé et mystique… jusqu’à ce qu’on distingue des accords de blues soulignés au violon qui rendent le tout presque burlesque. La guitare arrive ensuite et ça se développe dans un étonnant registre musical. À écouter aussi : Bird of fire [1973] et Vision of the emerald beyond [1975].

Billy Cobham – Spectrum [1973]

Billy Cobham possède un affolant sens du rythme. Sur Spectrum, il livre une formidable interprétation de cette curieuse rencontre entre rock, jazz et funk. On passe d’excessives envolées rock à d’intimistes ambiances funky avec, en retrait, les claviers de Jan Hammer.

Billy Cobham - SpectrumLa première grosse pièce du disque est l’enchaînement Le lis / Snoopy’s search / Red Baron. Ça commence avec un passage de musique concrète à consonance électronique et ça enchaîne avec une rythmique funky qui se développe pour plusieurs minutes. Avec le jeu de clavier à couper le souffle de Jan Hammer qui sort des sons absolument incroyables de ses machines. Cette pièce est incontestablement un standard de la musique fusion. L’autre grosse pièce, Stratus, dure plus de neuf minutes. Ça commence très doucement avec quelques sons épars dans l’écho puis la batterie s’insère doucement jusqu’à occuper toute la place. Après cette longue intro, un autre groove génial débute et se développe pour plusieurs minutes. Avec cette fois-ci, un échange nettement plus rock entre guitariste et claviériste. Le tout dans une production originale et majestueuse qui frise parfois le psychédélisme ! Le reste du disque est excellent. Il ne fait aucun doute que cet album a passé le test du temps. J’ai autant de plaisir à l’écouter aujourd’hui que lorsque j’avais 16 ans.

Stanley Clarke – ST [1974]

Stanley Clarke est un virtuose de la contrebasse acoustique et de la basse électrique. Sur cet album, il joue avec Jan Hammer, Tony Williams et Bill Connors. Le disque oscille entre pièces rythmées et mélodies douces qui permettent d’assimiler les moments plus intenses.

wooten-stanley-clarke-630-80Ça débute en force avec Vulcan Princess, une pièce upbeat qui tend vers la pop. Lopsy Lu est un autre morceau endiablé avec basse et guitare… tout est parfaitement maîtrisé et Clark s’amuse même à faire claquer sa basse. Power débute avec un long solo de batterie. Lorsque le synthé intervient, la pièce devient carrément acide avant de se métamorphoser en un  morceau groovy et funky. Alors que Hammer nous hypnotise avec un son de synthé, Clark suit la mesure. Cette combinaison de synthé et de jazz fusion est fort intéressante. Le guitariste Bill Connors nous régale aussi de sa guitare électrique et le tout culmine dans un sublime brouhaha électrique. Spanish phases for string & bass est une belle pièce sentimentale plus jazz que fusion. La dernière, Life Suite, est divisée en 4 parties. La première est un peu inquiétante. Dans la seconde, on revient dans un registre plus funky. La troisième enchaîne avec un agréable groove feutré avec incursion de synthé. Dans la dernière, un groove électrisant débute à la basse et se poursuit avec maintes surprises. Beaucoup d’idées et de moments intéressants dans ce disque remarquablement bien produit. À écouter aussi : Journey to Love [1975] et School Days [1976].

Weather Report – Tale Spinnin’ [1975]

La même année qu’ils ont joué sur Bitches Brew, Joe Zawinul et Wayne Shorter ont formé leur groupe. Flanqué d’Alphonson Johnson à la basse, Tale Spinnin’ est une fusion de jazz, funk et wordbeat.

weather report - tale spinnin'Dès le début de Man in the Green Shirt, on plonge dans le wordbeat grâce à la multitude de percussions africaines. Tout est ciselé, raffiné, poli. La mélodie jouée au sax est habilement intégrée au rythme et quelques notes de synthétiseurs viennent l’appuyer ici et là. Lusitanos est une pièce lente et saturée d’harmonies qui prend un bon moment avant d’évoluer en un funk discret parsemé de notes de piano. La fin se fond lentement dans une mélodie un peu tristounette. Between the Thights nous plonge dans la couleur et la joie avec une explosion de percussions qui éclate comme le printemps. On dirait presque que Wayne Shorter va s’envoler sur son sax ! Tout au long de la pièce, des percussions exotiques surgissent et nous font perdre nos repères. Par moment, la basse de Johnson semble hors de contrôle. Et comme si ça n’était pas assez, des envolées de synthé nous font planer pour un décollage garanti. Le bridge du milieu est un peu bizarre. On est comme perdus… mais, petit à petit, des instruments viennent nous chercher et lorsque ça repart, on est transis. La finale est particulièrement brillante et réconcilie le tout. Épurée et presque bruitiste, Badia nous donne l’impression d’être perdus quelque part en Afrique. Freezing Fire poursuit ce qui a été amorcé dans les pièces précédentes sans ajouter rien d’essentiel. La musique oscille entre inspiration et abstraction. D’un registre nettement plus jazz, Five Short Stories est une pièce tristounette qui n’a pas tellement rapport avec le reste du disque. À écouter également : tous leurs albums des années 1970.

Jan Hammer – The First Seven Days [1975]

Avec The First Seven Days, Jan Hammer nous offre un album sans guitare mais rempli de prouesses au synthétiseur. Ce disque tente d’évoquer les 7 premiers jours de la Création, un concept tiré de la Bible.

Jan Hammer - First seven daysDarkness/Earth in Search of a Sun commence avec d’imposants sons de synthé qui nous font littéralement décoller. Cette composition lente et progressive est remarquable. Light/Sun est une pièce légèrement moody avec du piano. L’accalmie se poursuit jusqu’à ce que ça enchaîne avec Sun où arpégiateurs et sons de synthé nous tombent dessus. Ce panorama enveloppant prend de l’ampleur à mesure que la pièce progresse et on ressent beaucoup d’émotions grandioses. Oceans and Continent débute au piano et on sent presque le roulis des vagues sur la coque d’un bateau. Cette  composition presque classique évoque l’étrangeté d’arriver en terre inconnue. Fourth day – Plants and Trees est une courte pièce au piano qui vient conclure la précédente. The Animals débute avec des bongos dont la cadence semble calquée sur la démarche d’un animal. Au moment où un torrent de bongos se déchaîne, on atterrit carrément en Afrique au milieu de la savane. Sixth day – The People commence avec du violon. On y sent à la fois la fragilité et la complexité de l’espèce humaine. Et puis débute un genre de battement cardiaque qui accélère lentement. Des sons apparaissent alors ici et là, comme si on se promenait dans une immense ville où les gens vaquent nuit et jour. Le synthé simule la voix humaine et c’est assez réussi. Dans The Seventh Day, le synthé est de retour et on n’a qu’à se laisser bercer par la mélodie douce et les basses qui nous font vibrer. Jan Hammer a réussi le pari de faire de la musique chaleureuse avec des synthétiseurs et de nous faire vivre une extraordinaire odyssée.

Return to forever – The romantic warrior [1976]

Chick Corea —qui avait joué sur Bitches Brew— a lui aussi fondé un groupe doté d’une belle brochette de musiciens : Stanley Clarke, Lenny White et Al DiMeola.

frontDès les premières notes de piano de Medieval overture, on sent qu’on vient d’entrer dans un univers particulier. La combinaison de rock immergé au sein de somptueux sons de synthétiseurs est saisissante. Lentement, on recule dans le temps, à l’époque des chevaliers médiévaux, le thème de l’album. Lenny White bat admirablement la mesure, on sent Stanley Clarke dans son élément et l’utilisation ponctuelle du synthétiseur aide à fusionner ensemble tous les musiciens. The Sorceress est un véritable baume sensoriel, tant les éléments sont juxtaposés avec goût. Même quand ça éclate, la pièce demeure intelligible, les silences étant insérés judicieusement. Les musiciens nous servent une sacrée leçon de musique. Et tout s’emboîte parfaitement même lorsque Corea y va d’un magnifique solo. Ça donne des frissons ! Et juste quand on croit que ça va se calmer, on est emportés par la guitare de DiMeola. Ça n’arrête pas ! The Romantic Warrior débute tranquillement avec de la contrebasse. L’intro se développe jusqu’à ce que la batterie démarre ; la contrebasse est alors remplacée par la basse électrique et, plus ça avance, plus le rythme est endiablé. Majestic Dance reprend des éléments médiévaux. La construction est grandiose et frise la perfection ; guitare, basse et batterie étant parfaitement synchronisées dans une même direction. Dans The Magician, Corea utilise le synthétiseur pour nous faire reculer dans nos vies antérieures… et ça fonctionne ! Un genre de thème enfantin surgit ou est-ce plutôt l’évocation de Merlin ? Difficile à dire mais on sort ensorcelés par ce bijou musical. Duel of the Jester and the Tyrant clôt admirablement bien cette aventure en contrée médiévale.

Il est difficile de faire une sélection pour un genre musical aussi compliqué à définir. Où s’arrête la fusion et où commence le progressif ? Ce n’est pas toujours évident. J’aimerais mentionner d’autres musiciens et groupes qui ont produit de la fusion de qualité : Bill Bruford, Georges Duke, Jean-Luc Ponty, Jon Abercrombie, Steve Hillage, Jaco Pastorius, Eleventh House, Brand X et Frank Zappa. Je suis loin de tout connaître dans ce genre musical alors ne vous gênez pas pour ajouter (dans les commentaires) des albums ou des groupes que vous trouvez valables.

 Note : les pièces en brun sont dans le mix fusion.

© Alain Cliche, 2014

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2 commentaires
  1. Marcel Charest permalink

    Merci pour l’article.

  2. Marie permalink

    Merci beaucoup pour ces articles. Je fais de belles découvertes grâce à eux. Je suis sous le charme de Cymande et Stanley Clarke. Super groove 🙂

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