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Les Ramones sont morts

8 mars 2015

IMG_0318Je traverse Washington Square en observant les gens qui trainent dans le parc. Kesse que c’est rendu clean ! Une équipe de cinéma avec tout le bataclan s’affaire à tourner une scène. Un comédien a un haut mohawk et une comédienne porte une grotesque tenue hippy. Dans les années 1980, chaque fois que je passais ici, une puissante odeur de pot’ rappelait qu’on se contrefoutait des règles. On y croisait toutes sortes de flippés et de fous furieux. Des krishnas se promenaient à la queue leu leu en chantant des trucs bizarres, des contorsionnistes faisaient des manœuvres pour le moins spectaculaires, des Noirs se pratiquaient à voler des gens, des joueurs d’échec tentaient de se concentrer au milieu de la mêlée… Une multitude de fêlés circulait dans cette oasis qui résistait aux règles et au conformisme et cette foule bizarre se renouvelait d’heure en heure. La seule chose dont on était à peu près certain, c’est qu’on pouvait s’attendre à n’importe quoi. Ouais ben si cette équipe de tournage veut récréer ça, elle a du pain sur la planche. Je contourne l’énorme fontaine, oblique à droite et prends l’allée centrale. Un sans-abri nourrit les pigeons. Des dizaines sont par terre mais certains sont posés sur lui. Il lance une poignée de graines et quelques volatiles me passent devant le nez avant d’atterrir.

En sortant du parc, je longe Washington Place. Un camion à vidanges est stationné devant une résidence. Des ouvriers y jettent des déchets de construction. Encore un autre immeuble transformé en condos. À l’époque, j’avais un circuit que je faisais en skateboard. Je parle de l’époque où je vivais pour le vinyle et où NY pullulait de boutiques. Chez Bleecker Bob’s j’avais trouvé un bootleg de Pere Ubu et un Malcom McLaren. Pas très loin de là se trouvait Venus record où j’avais déniché un R. Stevie Moore rare pour 2.99 $ et mon 12 pouces de Crash Course in Science. Chez Sounds, j’avais ramassé des Trisomie 21 à 1.99 $ chacun et une obscure compile allemande. Fallait voir le roulement dans ces boutiques ! Launch for Your Ears, Hide-Out record, Second Hand Coming, 99 Records, Soho Music GalleryNew Music Distribution Service était situé dans un entrepôt de SoHo. J’avais les yeux ronds comme des trente sous en suivant le vieux juif qui tenait l’endroit. C’était rempli d’étagères à disques. Quand je lui avais dit que j’aimerais bosser dans la musique, il m’avait répondu : If you really like music, don’t work in it. Avec son accent à coucher dehors, j’étais pas certain d’avoir bien compris. Ce n’est que des années plus tard que j’allais saisir la portée de ses paroles, lorsque je bosserais comme DJ et aurais à me farcir des piles de nouveautés truffées de merdes sans nom.

J’arrive à destination. Un portier me fait signer un registre, ensuite je prends l’ascenseur jusqu’au 7e. La porte n’est pas barrée, signe qu’on m’attend. Dès que j’entre, Renalda laisse son ordi pour m’accueillir. Renalda est une brune mince de 50 balais arrivée d’Italie en 1996. Elle est un peu éteinte en ce moment. Normal. Son frère est mort en janvier dernier et ses toiles tourmentées ornent les murs de ce petit studio un peu étroit. Une photo mal cadrée traîne sur une table. On y voit Johnny Ramones jeune avec son perfecto. Je sais que Renalda a connu les Ramones mais j’ose pas lui poser de question. Et puis, sans même que j’aborde le sujet, elle me raconte qu’à 16 ans, elle a eu le coup de foudre pour Johnny. Elle allait le rencontrer 20 ans plus tard et quand ça arriverait, ce serait comme s’ils s’étaient toujours connus. Elle me parle de la jalousie maladive de Johnny qui détestait la voir parler avec Joey, lui aussi son ami. Elle me parle de ses nuits formidables passées à jaser de tout et de rien, de cette relation platonique, ajoute-elle avec un soupçon de regret dans la voix. De sa stupéfaction lorsqu’elle a appris qu’il allait se marier avec la blonde de Joey, cette poufiasse sortie d’un salon de coiffure et du silence légendaire que cela a engendré entre les deux. De la lettre qu’elle lui a envoyée et de sa réponse laconique où il ne mentionnait pas son mariage. Par trois fois, elle répète cette omission. Et, finalement, de la boule qu’elle a eue dans la gorge lorsqu’elle a appris qu’il était sur le point de mourir et qu’elle a sentie durant deux bonnes années… Ensuite, long silence.

« All the founding members of the Ramones are dead now. »

 Elle se met à parler de ce New York qui a tant changé, de NYU et de ses hipsters tatoués de la tête aux pieds qui ont envahi son quartier, de tous ces gens sans âme qui se la jouent cool et je ne peux m’empêcher de penser que c’est un peu la même chose où je vis. Avec la fin des Ramones, la fermeture du CBGB et la disparition de la plupart des boutiques de disques, la boucle est bouclée. « What about Brooklyn ? » Elle n’aime pas plus Brooklyn, aussi envahi par les hipsters. « People are so boring », dit-elle. J’ai pas besoin de parler. Tout ce que je ressens depuis des années, elle le dit de sa petite voix faiblarde et je réalise à quel point on se ressemble elle et moi.

Quelques jours plus tard, Renalda m’invite à souper. Ce soir-là elle est claquée et m’annonce qu’elle va se coucher tôt. Je débouche la bouteille que j’ai apportée. Pendant qu’on mange, je lui parle du Shoeclack déchaîné, cette discothèque new wave de Québec où le DJ jouait Nina Hagen, les Clash, PIL et plein d’autres bons trucs. J’ajoute qu’il jouait aussi I wanna be sedated des Ramones. « Of course », dit-elle… « that’s the one everyone played. » Elle demande si je sais d’où vient l’idée de cette pièce. Je l’ignore. L’idée est venue à Joey alors qu’ils étaient en tournée en Angleterre mais elle n’en dit pas davantage. On se met à parler de groupes punks. Les Clash est sans doute le plus grand concède Renata ; ils ont ouvert le punk au reggae, au rockabilly, au R&B, au jazz… envoyant ainsi un message d’ouverture et de tolérance. J’ajoute qu’à mon avis, les Ramones sont le plus important vu qu’ils ont influencé tous les autres. Son visage s’illumine. « When did the Ramones started ? » demande-t-elle. « 1974 », je réponds, conscient que c’est une question-piège. Si une personne sait tout sur ce groupe, c’est bien elle. Et Patty Smith ? « Over rated » à son avis. Et Richard Hell ? « He’s so pretentious. » Je lui raconte que j’ai trashé Hell dans mon second livre pour sa chanson Blank Generation. « On était loin d’être une génération vide », je dis…  « au contraire, on avait plein de choses à dire mais les gens en avaient rien à chier. » Elle n’en revient pas que j’ai trashé ce type.

Après souper, on regarde mon documentaire MTL punk. Elle aime bien les Chromosomes, ce qui me surprend guère vu que ce sont les plus déjantés du film. Elle prend même le temps de copier leurs pièces sur son ordi. Il est passé onze heures et j’ai promis de ne pas m’éterniser. Alors que j’enfile mon perfecto, elle demande si ça me dirait d’aller sur la tombe de Joey. « This would be a bizarre place for a date », ajoute-t-elle. Je la serre contre moi avant de sortir. Alors que je marche dans le west village envahi par les hipsters qui pullulent partout, je songe qu’elle a utilisé le mot date. C’est quand même bizarre vu qu’elle m’a dit avoir un copain. J’ignore alors qu’en anglais ce mot n’est pas toujours synonyme de rendez-vous romantique.

photo : Ilki Skygrass

photo : Ilki Skygrass

© Alain Cliche 2015

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