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« En une heure, j’ai connu Lydia Lunch, Blondie, tous les Ramones, Richard Hell, Lester Bangs et plusieurs autres. »

24 décembre 2016

1-6fa1j6p4igdvnolu7cmjsgJ’avais rendez-vous ce soir-là. J’ai enfilé mon gréement d’hiver et suis parti en avance, au cas où je me perdrais — comme la 1re fois où j’étais allé chez elle. Avec ses rues dans toutes les directions, le West Village est un véritable labyrinthe. Je suis passé par la 6e avenue afin d’éviter l’ennui de la 5e. Mon gros chapeau d’hiver attirait le regard de certains passants, c’était comique. J’ai dit au portier qui je venais voir. Il m’a demandé son numéro d’appartement. « 7C », ai-je répondu avant de poursuivre vers l’ascenseur.

J’ai sonné. Pas de réponse. Peut-être était-elle dans le bain ? J’ai attendu quelques minutes avant de sonner à nouveau… sans plus de résultat. M’aurait-elle posé un lapin ? Je suis allé attendre près de l’ascenseur. Quelques minutes plus tard, un couple dans la cinquantaine en est sorti ; elle, blonde aux traits fins et, lui, les cheveux noirs. Lorsqu’ils sont passés devant moi, le visage du type m’a fait une curieuse impression… il irradiait le succès. Il avait une superbe femme, il bossait sans doute dans les arts et il vivait à NY. Que demander de plus ? Il était rudement élégant dans son long manteau noir ; ici, faut toujours se présenter sous son meilleur jour. J’ai regardé où ils allaient. Peut-être m’étais-je trompé d’appartement ? Après qu’ils aient disparu, je me suis approché de là où ils étaient entrés et j’ai collé mon oreille contre la porte. J’ai écouté un moment, puis j’ai reconnu l’accent italien de Renalda.

Please-Kill-MeElle était souriante et toujours aussi jolie. J’ai enlevé mon manteau et déposé ma bouteille de vin sur le comptoir en acier inoxydable. Kesse que ça sentait bon ! Renalda est une cuisinière hors pair. Elle a fait les présentations. La blonde s’appelait Gillian et son mec, James. L’endroit n’avait pas changé. C’est un petit studio. Sur le mur, j’ai reconnu les toiles du frère de Renalda, décédé en 2013. On s’est assis à table, sauf Renalda qui finissait de préparer la bouffe. James s’est mis à parler de politique. J’écoutais en restant poli ; l’expérience m’a appris qu’il vaut mieux rester cool quand on aborde ce sujet avec un Américain. C’était d’ailleurs le seul autour de la table. Renalda est Italienne et Gillian est originaire du Nouveau-Brunswick. Renalda voulait me la présenter car elle a écrit le livre Please Kill Me que j’ai lu il y a une dizaine d’années. Il s’agit d’une histoire non-censurée du punk américain, un classique du genre.

Renalda est arrivée avec la bouffe ; poulet à la turque dans un élégant plat en grès, salade et un plat à base de semoule de blé. J’ai fait un accroc à mon régime alimentaire et me suis servi un peu de poulet. James nous a parlé de groupes garage en expliquant que la plupart étaient interchangeables. Ce qui faisait la différence, selon lui, c’était la personnalité des musiciens. « And also their charisma », ai-je ajouté. James a approuvé de la tête, avant de poursuivre avec une anecdote au sujet de Ron Asheton, le guitariste des Stooges. Il a enchaîné avec les New York Dolls, qui devaient leur succès à leurs tenues vestimentaires excentriques. Gillian ne semblait pas les apprécier. J’ai appuyé James — c’était un groupe important. Il a encore hoché la tête. James avait une remarquable connaissance de la musique. Il connaissait même les groupes garage québécois comme les Haunted, les Napoléons et les Sinners.

3585829C’était le genre de collectionneur prêt à payer 300$ pour un 45 tours — ce qu’il m’a d’ailleurs confirmé quand je le lui ai demandé. Je lui ai parlé des compiles Songs the Cramps taught us, une série de compiles de musique obscure des années 1950. Il m’a expliqué que c’était en fait Midnight record qui les avait produites ; ils avaient eu l’idée d’en créditer les Cramps, vu qu’un magasin de musique n’était pas censé faire ce genre de truc. Pourquoi s’y connaissait-il tant ? Il avait été DJ à WFMU — une célèbre station communautaire —, il avait eu des bars et fréquenté diverses scènes musicales, incluant celle du fameux CBGB : « In one hour, I met Lydia Lunch, Blondie, all of the Ramones, Richard Hell, Lester Bangs and quite a few others. » Peu de gens fréquentaient le CBGB au début ; à peine une quarantaine de personnes se déplaçaient pour voir les Ramones. On était tous suspendus à ses lèvres. Cette histoire, il avait dû la raconter maintes fois : chaque expression et chaque anecdote tombaient parfaitement dans son récit. Il nous a parlé de chacun des Ramones, de Richard Hell et des Cramps.

« You knew Johnny Ramones ? » a demandé Gillian à Renalda.

« I was in love with him ! »

2669652jrElle a pitonné sur son téléphone, puis l’a fait circuler. On y voyait des photos d’elle avec Johnny Ramones, les images étaient plutôt médiocres ; le visage anguleux de Johnny occupait l’avant-plan, et on devinait celui de Renalda à l’arrière. James nous a parlé de Johnny. À l’époque, il ignorait que c’était un réactionnaire de droite : « Back then, everyone just made musique ». Johnny ayant été dans l’armée, il avait une discipline militaire ; ce qui manquait cruellement au reste du groupe, toujours sur le party. Sans lui, les Ramones n’auraient jamais percé. Selon James, plusieurs légendes du rock sont de parfaits trouducs. Il nous a raconté une anecdote peu convaincante sur Sean Lennon, qui aurait laissé sa blonde transporter toutes les valises dans un hôtel. J’écoutais avec intérêt ; Stéphane m’en avait parlé la veille et m’avait aussi montré des photos de sa jolie blonde.

« I smoke a joint with him in the early 90’s », ai-je dit.

Stéphane bossait comme DJ au Dancetaria quand j’étais venu le voir. Sean dansait seul sur le plancher. Il n’avait que 15 ans à l’époque. Chaque fois qu’il venait, Stéphane devait aller voir le portier pour s’assurer qu’il le laisse rentrer. Quand j’étais allé rejoindre Steph dans la cabine, il était avec Sean et un Chinois qui avait allumé un long joint.

James savait où Stéphane avait travaillé et semblait vaguement le connaître. Il est reparti sur la politique et a lancé nombre de clichés au sujet de Trump et de la Russie. Son analyse grossière pâlissait en comparaison avec la finesse de son récit sur la scène punk, et je n’ai pu m’empêcher de faire un rapprochement entre lui et Johnny Ramones à qui il ressemblait vaguement.

affiche-mtl-punk_2Gillian m’a demandé ce que je faisais. J’ai dit que j’écrivais et que j’avais aussi fait des films. En avais-je réalisé un qu’elle aurait pu voir ? Ça m’aurait étonné vu que j’avais fait qu’un documentaire et des courts-métrages. Le documentaire portait sur l’émergence de la scène punk montréalaise, ce qui a semblé aiguiser sa curiosité. Elle m’a demandé quels en avaient été les principaux groupes. Quand j’ai mentionné les 222, j’ai ajouté qu’ils avaient changé de nom pour 39 Steps dans les années 1980.

« Oh… they’re the ones who were in Hannah and her sisters ! »

Elle savait que ce groupe avait figuré dans un film de Woody Allen (pour une scène filmée au CBGB) ! Décidément, cette fille s’y connaissait. D’où lui était venu l’idée du livre Please Kill Me ? Elle ma expliqué que ses frères et sœurs rapportaient plein d’albums à la maison ; Patti Smith, Elvis Costello et plusieurs autres. James l’a alors coupée pour dire que le seul bon truc qui venait du Nouveau-Brunswick, c’était Hank Snow ! Fallait voir la face de Gillian.[1] Il a enfoncé le clou : le Nouveau-Brunswick était un trou à rats. Gillian nous a dit que pour lui, tout ce qui ne venait pas de NY venait d’un trou à rats. Pour la faire mentir, il nous a parlé de la scène punk de Toronto, notamment des Viletones. Le chanteur aurait annoncé qu’il allait se suicider sur la scène du CBGB, mais ne l’avait pas fait. Ça me rappelait un épisode de mon second livre où l’un de mes potes pend un type. Gillian croyait que je blaguais. J’ai raconté la fois où l’on parlait de ce fameux party aux nouvelles, et la tête que ma mère avait faite en entendant le nom de mon meilleur ami ! Gillian m’a bombardé de questions sur mes livres. Comme ils sont en français, elle ne pouvait pas les lire. Elle m’a demandé pourquoi je les faisais pas traduire.

« It costs a fortune. »

J’ai ajouté que j’étais pas certain que ça puisse se traduire ; comme Kerouac, je ne discrimine pas la poésie de la prose, ce qui pose d’importants problèmes de traduction. Elle m’a parlé de la fille qui a traduit son livre en français. Apparemment, elle est border line. James a raconté avec dédain qu’elle avait parlé de sa dépression sur FB en insistant sur tous les détails intimes. Gillian a dit qu’elle serait peut-être intéressée à lire mon livre.

jusqu'à couvert 2

Je suis allé fouiller dans mon sac et j’en ai sorti l’exemplaire que j’avais apporté à Renalda. Je l’ai retiré de son emballage cellophane et leur ai montré. Gillian adorait la couverture. Elle avait été conçue par des amis, les graphistes de Robert Lepage. Personne le connaissait ! J’ai expliqué que c’était un grand metteur en scène de théâtre et qu’il dirigeait en ce moment même un opéra au Met.[2] Je m’attendais à ce que quelqu’un veuille en savoir davantage sur lui, mais Gillian m’a plutôt demandé ce que voulait dire le titre de mon livre. J’ai hésité un moment avant de répondre : « Until death tickles us with its caresses. »

« I love it », elle a dit.

En feuilletant le livre, elle est tombée sur le passage où je parle de Riker’s Island, une célèbre prison de NY. J’ai brièvement raconté qu’un pote musicien y avait été emprisonné et qu’il y avait subi de nombreux sévices. Gillian a replongé le nez dans mon livre, à la recherche d’une autre expression qu’elle pourrait reconnaître. C’était bizarre de la voir dévorer mon livre avec tant d’avidité. En fait, j’étais surpris. Plus loin, elle a vu le mot Foufs.

« Is that Foufounes électriques ? »

« Yep. »

J’ai ajouté qu’une quarantaine de pages étaient dédiées à la période où j’y avais travaillé.

« You’ve worked at Foufounes ? »

« I was a DJ there. »

« How was it ? »

« It was the most underground place I’ve seen in my life. »

Elle a continué de feuilleter les pages. Ça faisait du bien de la voir aller. Après l’indifférence que mon livre a suscité au Québec, son vif intérêt était un baume. C’est que Gillian n’est pas n’importe qui ; elle a publié Please Kill Me !

« You still haven’t answered my question », lui ai-je dit poliment.

« Which one ? »

« About how you came up with this idea about the book. »

Legs McNeil et Gillian McCain

À l’époque, elle fréquentait Legs McNeil, un des fondateurs du fanzine Punk, celui-là même qui a donné son nom au mouvement. Il en avait eu l’idée et lui avait proposé une collaboration. Je l’ai complimentée pour la forme vivante du récit qui rappelle un peu le documentaire. En fait, le livre est une longue succession de one liner, tous plus abracadabrants les uns que les autres. Elle et McNeil s’étaient inspirés, semble-t-il, de la forme d’un autre livre dont j’ai oublié le titre. James l’a interrompue pour nous parler du chien qu’ils ont l’intention d’acquérir, ce qui a anéanti mon intérêt pour la conversation. Gillian, par contre, semblait ravie. Le couple avait un projet en commun, et ce projet allait se déplacer à quatre pattes pour un bonne partie de leur vie. Le verre de Gillian était vide ; elle a refusé que je le remplisse, signe que la soirée tirait à sa fin. Renalda a mentionné qu’elle avait un truc le lendemain matin. J’étais mieux pas m’éterniser.

Avec James Marshall

Je l’ai embrassée et on a convenu de se revoir avant mon départ. J’ai ensuite suivi James et Gillian dans le couloir. Rendu au lobby, Gillian a insisté pour prendre une photo de James et moi. Dehors, on a croisé une jeune fille qu’il connaissait et qui bosse chez WFMU. Ils se sont mis à jaser. Il faisait pas chaud et j’étais content d’avoir mon chapeau.

On a fini par prendre un taxi. Alors qu’on roulait, James a raconté qu’il avait interviewé John Peels, un monument de la contre-culture britannique. Je lui ai dit qu’il avait eu beaucoup de chance d’avoir fait cette entrevue. Gillian m’a dit que j’avais moi-aussi dû faire des entrevues intéressantes. J’ai raconté que j’avais interviewé Snakefinger — guitariste des Residents — juste avant sa mort en 1986. James m’a raconté sa réaction en 1974, quand il a vu le disque The Third Reich and Roll des Residents. La pochette fait naïvement référence à l’Allemagne nazie.

« Did they really believe people would buy this stuff ? »

theresidents-thirdreichnrollJames s’était mêlé dans ses dates[3], mais comme on était presque rendus à la 19e rue, j’ai pensé qu’il valait mieux se laisser sur une note sympathique et non sur un argument au sujet d’un détail futile. Savaient-ils d’où venait le nom the Residents ? Ils l’ignoraient. J’ai expliqué qu’ils avaient envoyé un démo à Hal Halverstadt chez Warner et j’ai sérieusement cafouillé en prononçant le nom du type. Ils lui avaient envoyé, car il avait travaillé avec Captain Beefheart, une de leurs idoles. Le taxi s’est garé et j’ai clos mon récit : après avoir écouté le démo, Halverstadt avait décidé que ça ne l’intéressait pas. Comme y avait pas de nom de groupe sur la boîte qui accompagnait la bande, il l’avait simplement renvoyée à « The Residents » avec l’adresse. Ce récit m’a valu un sourire admiratif de Gillian. Je les ai salués et suis rentré à pied.

[1] Chanteur country originaire de Nouvelle-Écosse.

[2] L’amour de Loin de Kaija Saariaho.

[3] Ce disque est plutôt sorti en 1976.

© Alain Cliche 2016

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