Quelques perles du début des années 1980

On se souvient du début des années 1980 surtout pour le new wave, le post-punk, l’alternatif et le hip hop… J’ai d’ailleurs écrit des articles sur presque tous ces styles (cliquez pour y accéder). Si le début de cette décennie fut indéniablement marqué par ceux-ci, il s’est aussi produit d’autres genres de musique. Voici quelques disques qui m’ont semblé avoir passé le test du temps :

Brian Eno—David Byrne – My life in the bush of ghost [1981]

Ce disque est une curieuse rencontre entre rythmes du monde et divers extraits sonores allant d’un télé-évangéliste à des chants religieux… tout ça en 1981, c’est-à-dire bien avant qu’on ne parle de musique du monde. Eno et Byrne en avaient assez du new wave. Ils ont voulu faire quelque chose qui les mènerait ailleurs et, pour ce faire, ils ont décidé de partir d’enregistrements sonores existants. Comme ça se passait avant l’avènement des samplers, leur démarche était originale. Regiment est une pièce majestueuse avec du chant libanais qui lui confère une dimension presque sacrée. L’autre morceau important du disque est The Jezel Spirit. Cette pièce nous donne des frissons dès qu’elle débute et on n’a pas encore commencé à entendre l’exorcisme qui l’a inspirée. Alors qu’un prête lance ses prières afin de chasser le démon, on est saisi par le contraste entre noirceur absolue et aspect céleste — un tour de force quasi unique dans les annales de la musique pop. Le reste est constitué de pièces ambiantes et exotiques. Bref, il s’agit d’un disque envoutant qui n’a pas pris une ride.

Holger Czukay – On The Way To The Peak Of Normal [1981]

Holger Czukay fut l’un des fondateurs du groupe allemand Can, un important groupe de krautrock qui œuvra surtout durant les années 1970. On The Way To The Peak Of Normal en est un peu la continuité, d’autant plus que le percussionniste n’est autre que Jackie Liebezeit, celui de Can. Contrairement aux autres batteurs de l’époque, Liebezeit brillait par son minimalisme. Ralf Hutter et Florian Schneider auraient bien voulu l’avoir dans Kraftwerk, mais comme c’était impossible, ils ont plutôt opté pour modifier une boite à rythme et, plus tard, déposer un brevet sur le drum machine. La pièce maitresse du disque est Ode to perfume qui en occupe un côté entier. Il s’agit d’une longue pièce envoutante qui nous enrobe de ses nuances un peu comme le ferait les effluves d’un parfum, avec délicatesse et sans jamais s’imposer. Même lorsque le sax fait irruption, vers le milieu, ça reste feutré et de bon goût. Le reste du disque poursuit dans la même voie.

Durutti Column – LC [1981]

The Durutti Column est un groupe de Manchester qui a un son bien à lui. Dix ans avant qu’on parle de post-rock, ce groupe utilisait des instruments du rock pour produire une musique qui n’avait rien à voir avec le rock traditionnel. Il s’agit surtout de guitare passée dans l’écho, de percussions et, à l’occasion, d’une voix langoureuse. On est dans la musique d’ambiance. Chaque pièce est ciselée comme la dentelle et même si le son demeure un peu le même, chacune diffère à sa façon. Ce qui les unit, c’est l’aspect tristounet, reflet de l’état d’esprit de Vini Reilly qui a combattu la dépression la plus grande partie de sa vie. Tristounet ou pas, Brian Eno aurait dit de ce disque que c’était son favori![1] L’album est valable en entier mais j’aime tout particulièrement Never Know.

Soft Verdict – Vergessen [1982]

Soft Verdict est une groupe belge qui fait partie de ce qu’on appelle le minimalisme, un courant musical dont un des pionniers fut Steve Reich. Ça peut sembler étonnant qu’un groupe utilisant essentiellement des instruments classiques se soit faufilé sur le label Les disques du Crépuscules, mais c’est révélateur de l’ouverture d’esprit qui régnait à l’époque. Alors voilà; Soft Verdict offre un son aérien… C’est doux, raffiné, subtile et ça exprime toujours une certaine légèreté. Ma pièce favorite est Mildy Skimming qui débute avec un électrisant son de synthé auquel s’ajoute de la flûte. Ce mélange de textures est très efficace et, peu à peu, évolue vers un genre de transe. Le thème de cette pièce est décliné dans les suivantes, un procédé souvent utilisé par Philip Glass, autre pionnier du minimalisme. La dernière pièce est une reprise de la 1re et elle se termine de façon grandiose avec une voix féminine : « Y a des jours où l’on a tellement envie de tendresse, de douceur. » C’est la parfaite musique du dimanche.

Savant – the neo-realist (at risk) [1983]

Savant est un mélange de musique ambiante et répétitive qui utilise une judicieuse combinaison d’instruments acoustiques et électroniques pour créer une palette de textures rarement égalée en musique ambiante. La pièce Knowledge and Action est composée d’une rythmique en boucle juxtaposée à un texte au sujet de l’Apartheid en Afrique du Sud. Le texte se termine mais la musique se poursuit et fini par nous mettre en transe. Le début de Shadow in deceit rappelle la musique africaine. À la fin de la 2e minute, elle prend son rythme et s’agrémente de textures chaleureuses. Using words est une pièce répétitive où la lumière se fraie peu à peu un chemin au sein de cette puissante juxtaposition électro-acoustique. Du début à la fin, le disque conserve un extraordinaire équilibre entre sons électroniques et rythmes primitifs, le tout pour une transe presque parfaite. La seule pièce essentielle qui manque à ce disque est Stationnary dance (sortie sur un 12 pouces). Il s’agit d’un extraordinaire mélange de funk et de transe. Une compile existe en format CD avec toutes les pièces du long-jeu + celles du 12 pouces.

Pyrolator – Wunderland [1984]

Pyrolator est l’œuvre de Kurt Dahlke qui avait été auparavant dans Der Plan. Ça s’entend dès les premières notes d’où émane cette folie géniale qui a caractérisé Der Plan. La première pièce, Im Zoo, débute avec un cri de singe et l’atmosphère est inspirée de la gaité qu’on peut retrouver dans un jardin zoologique, un peu comme si on se retrouvait enfant et qu’on tournait sur un manège. Ça se poursuit sur Grosse Welt, Kleine Welt qui continue dans la naïveté mais avec une rythmique plus soutenue. On est encore dans l’émerveillement de l’enfance. Ein Herrenzimmer In Schottland est une pièce grandiose où l’on retrouve une chaleur particulière; c’est lumineux et ça fait du bien à l’âme. Atlantisches Intermezzo est un peu comme un regard vers cet endroit sacré qui a sa source en soi, toujours avec une grande richesse harmonique; c’est élevé, noble et grandiose. Gespraech Mit Der Erde poursuit dans la même voie, avec des sons agréables dans une composition particulièrement soignée. Wonderland est un disque extraordinaire et vraiment différent de tout ce qui s’est fait à l’époque.

Dead Can Dance – Spleen and Ideal [1985]

Le titre du disque et de la pièce d’ouverture — De profondis (out of the depths of sorrow) — font référence à l’œuvre Les Fleurs du mal de Charles Beaudelaire. Ça donne une idée de la profondeur où l’on s’apprête à plonger. Dead Can Dance est une rencontre entre musique du monde et atmosphères éthérées. C’est une musique qui génère un large spectre d’émotions, mais on demeure dans le registre du sacré et ça s’entend tout au long du disque. C’est un plongeon dans le temps, à l’époque des chevaliers, des rites religieux et du romantisme. C’est un saut dans des vies antérieures, avec la splendeur de la dentelle, l’odeur du patchoulis et la cruauté extrême des sociétés médiévales, où l’on mourrait de la peste, où les sorcières étaient brûlées sur la place publique et où le roi régnait en maitre sur son peuple. Et ce disque n’est qu’un des chapitres de cette extraordinaire saga à laquelle allait nous convier DCD.

© Alain Cliche, 2019.

[1] Voir la référence (6e paragraphe).

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A propos alaincliche

Ancien dj spécialisé en musique alternative, Alain Cliche a d'abord tâté de la pub avant de se consacrer à l'écriture. Il a co-réalisé «MTL punk», un docu portant sur l’émergence de la scène punk montréalaise. Il a aussi publié un roman où il exprime sa passion pour la musique (Accro vinyle) et deux autres où il raconte son passage sur la scène underground des années 1980.
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