Getting naked with Harry Crews – [1999]

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Harry Crews a écrit une vingtaine de livres où se mêlent violence, freaks et mauvais goût, le tout dans une langue propre au sud des États-Unis. Son génie réside dans la façon qu’il a su le faire; c’est-à-dire d’une manière à la fois originale et bouleversante.

Ce livre est une compilation d’entrevues. Volubile, HC s’y dévoile sans avoir à se faire tirer l’oreille. Cet enfant terrible de la littérature américaine s’étend de long en large sur les thèmes qu’il aborde, ses origines et règle aussi ses comptes avec ses détracteurs.

Souvent attaqué pour la violence dans ses livres, il répond : « We, in this country, are the most violent people on Earth… » (p 45) [1] Plus loin, il ajoute : « … my audience really reflect what, I think, has caused this country so much grief. They’re almost uniformly violent… » (p 74) [2]. Bien sûr, sa façon de nous mettre cette violence sous le nez passe mal : « … when you start writing about blood and violence and the predisposition to put your foot on another man’s neck and let him carry you, then everybody objects. » (p 133) [3]

Loin d’être gratuite, cette violence est la façon qu’il a trouvée d’exprimer sa rage : « … to write about the violence and the stuff I write about, you’ve got to be angry […] to write out of my kind of outrage, you’ve got to be a stomp-down hard-core moralist. » (p 98)[4] Autrement dit, il combat le feu par le feu : « … I am bitter and angry that the human situation is what it is. That we out of hands destroy whole cultures, as the Indians were destroy. As we have try to destroy the Chicanos. That we destroy the blacks… » (p 141) [5]

« Listen, if you want to write about all sweetness and light and that stuff, go get a job at Hallmark. »

Quant au titre du livre, il provient de sa philosophie d’écriture : « If you’re gonna write, for God in heaven’s sake, try to get naked. Try to write the truth. Try to get underneath all the sham, all the excuses, all the lies that you have been told. » (p 288) [6] Toujours sur l’écriture : « What apprentices don’t understand is the important thing is not the fucking story. It’s not any of that. The important thing is the writer whose perceptions all of this is being filtered through. The writer’s vision of the world. It doesn’t matter what he writes about. » (p 89) [7]

D’une sincérité brutale, il ajoute : «… I don’t think you can be a writer of consequence and merit unless you have grave doubt about yourself, about what you’ve done and who you are and whom you’ve hurt. » (p 120)[8] L’intensité avec laquelle il pratique l’écriture n’est pas sans risque : « Being a fiction writer is a good way to go crazy, it’s a good way to be a nervous wreck, it’s a good way to become drunk. You continually pick at yourself the little sore that you have […] Writers […] can’t keep their fingers out of the sore. They’ve got to keep it bleeding. And it’s of that blood that they make their stuff. » (p 162)[9]

Professeur de littérature à l’université de Floride pendant 34 ans, HC a prêché le courage à ses élèves : « … writing is guts and it’s courage. […] Everybody in the world is telling you you’re no good, and you can’t do it, and it’s not going to work. You’ve got to keep talking to yourself, say, Come on son, come on… » (p 232)[10]

Alcoolique endurci, il cesse de boire en 1990. Interrogé sur les raisons qui l’ont poussé à consommer, il répond : « … it takes great courage to look where you have to look, which is in yourself, in your experience, in your relationship with fellow beings, your relation to the earth, to the spirit or to the first cause, or whatever—to look at them and make something out of them. Writers spend all their time preoccupied with just those things that their fellow men and women spend their time trying to avoid thinking about. The writer spends his time digging into that sore for whatever corruption will gush out. » (p 271) [11]

Une compilation d’entrevues amène inévitablement son lot de répétitions et, même si on finit par deviner les réponses, HC ajoute souvent des détails, toujours avec son inimitable façon de parler. Et ce qu’on découvre, c’est que derrière son apparence grossière, son style de vie rude et son attitude pseudo-macho se cache un être lucide qui a refusé de se conformer au politically correct et qui a dénoncé à sa façon la gigantesque hypocrisie dans laquelle nous vivons.

© Alain Cliche, 2019.

[1] Nous, dans ce pays, sommes les plus violents de la planète.

[2] mon auditoire reflète vraiment ce qui, je pense, a causé tant de chagrin à ce pays. Ils sont presque tous uniformément violents…

[3] lorsque vous commencez à écrire sur le sang et la violence et sur la prédisposition de mettre votre pied sur le cou d’un autre homme et de le laisser vous porter, tout le monde s’oppose.

[4] Pour écrire sur la violence et les sujets que j’aborde, il faut être en colère […] pour écrire avec mon indignation, vous devez être un moraliste endurci.

[5] Je suis amer et furieux que la situation humaine soit ce qu’elle est. Que nous détruisions des cultures entières, comme les Indiens l’ont été. Comme nous avons essayé de détruire les Chicanos. Que nous détruisions les Noirs…

[6] Si tu veux écrire, pour l’amour de Dieu, essaie de te mettre à nu. Essaie d’écrire la vérité. Essaie de te faufiler sous les faux-semblants, les excuses et les mensonges qui t’ont été racontés.

[7] Ce que les débutants ne comprennent pas, c’est que l’important n’est pas la foutue histoire. Ce n’est pas ça. L’important est que filtrent les perceptions de l’écrivain. Sa vision sur le monde. Peu importe ce sur quoi il écrit.

[8] Je ne crois pas qu’on puisse être un auteur important et de mérite sans avoir de sérieux doutes sur soi-même, sur ce qu’on a fait, sur qui on est et qui on a blessé.

[9] Être un auteur de fiction est un bon moyen pour devenir fou, c’est un bon moyen d’être à bout de nerf, c’est un bonne raison pour se saouler. Vous jouez continuellement dans la petite plaie que vous avez […] Les écrivains […] ne peuvent garder leurs doigts à l’écart de la plaie. Ils doivent continuer à saigner. Et c’est de ce sang qu’ils fabriquent leurs trucs.

[10] pour écrire, ça prend des tripes et du courage. […] Tout le monde vous dit que vous n’êtes pas bon, que vous ne pouvez pas le faire et que ça ne fonctionnera pas. Vous devez constamment vous encourager. Et vous dire, je suis capable!

[11] Il faut beaucoup de courage pour regarder où vous devez regarder; en vous-même, vos expériences, votre relation avec les autres, votre relation à la terre, à l’esprit ou à la cause première, ou peu importe — les regarder pour en tirer quelque chose. Les écrivains passent leur temps à réfléchir à ce que leurs concitoyens essaient d’éviter de penser. L’écrivain passe son temps à fouiller dans cette plaie, à la recherche de ce qui cloche.

A propos alaincliche

Ancien dj spécialisé en musique alternative, Alain Cliche a d'abord tâté de la pub avant de se consacrer à l'écriture. Il a co-réalisé «MTL punk», un docu portant sur l’émergence de la scène punk montréalaise. Il a aussi publié un roman où il exprime sa passion pour la musique (Accro vinyle) et deux autres où il raconte son passage sur la scène underground des années 1980.
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